Depuis longtemps, nous souhaitions faire une chronique sur la notion du temps en médiation qui joue, selon nous, un rôle majeur dans la réussite de la médiation. Nous allons vous expliquer pourquoi.
Pour bien comprendre le temps en médiation, il faut distinguer deux concepts grecs :
- Le chronos, ou le temps linéaire : c’est le temps de l’horloge, celui de la séance, ou encore de la date entre la saisine du médiateur et l’accord par exemple. Le médiateur doit le gérer pour créer la sécurité, établir l’équité, utiliser au mieux l’énergie des médiés afin de rendre efficiente la médiation. Le chronos est un élément à ne pas négliger, mais il ne suffit pas à créer toutes les conditions de réussite du processus. Le médiateur doit aussi avoir à l’esprit l’autre notion du temps à savoir le kairos.
- Le kairos, ou le moment opportun : c’est l’instant décisif où les parties sont prêtes à s’écouter ou à proposer une solution. Le rôle du médiateur est de favoriser l’émergence de ce « bon moment » qui ne peut être forcé.
Le chronos : Le temps de la structure (quantitatif)
Le chronos est le temps physique, celui qui se mesure avec une montre. En médiation, c’est le cadre rassurant qui permet aux parties de se sentir en sécurité.
C’est, par exemple, la durée prévue de la séance plénière qui réunit toutes les parties (de 2h à 3h). Le médiateur en est le garant. Il agit comme un horloger. Il s’assure que le cadre temporel ne déborde pas pour éviter que le conflit ne s’enlise dans des discussions circulaires sans fin.
C’est aussi le temps complet que peut durer une médiation. A titre d’exemple, le juge donne aux médiateurs cinq mois pour réaliser leur médiation. Enfin, c’est le cadre de la médiation avec ses différentes étapes à expliquer aux personnes afin qu’elles comprennent le déroulement du processus et qu’elles sachent que le processus à une fin, bien déterminée. Cela permet de garantir l’efficacité de la médiation, de gérer l’incertitude des personnes en conflit sur le temps du processus et, par ricochet, sur l’argent à y consacrer.
Le chronos permet au médiateur de respecter l’équité. Il a ainsi une fonction de métronome dans une médiation.
Le temps est une ressource de pouvoir. Dans un conflit, celui qui parle le plus longtemps et qui tente de monopoliser le temps de parole, cherche le plus souvent à imposer sa version des faits.
Le médiateur utilise le chronos pour équilibrer la parole. Si une partie parle pendant 20 minutes (Chronos long), le médiateur doit intervenir pour rétablir l’équilibre temporel.
Le chronos implique la vigilance du médiateur sur les rythmes de chacun en médiation afin d’éviter le point de rupture. Il s’assure que la séance plénière de médiation n’excède pas trois heures et qu’elle respecte des temps de pause nécessaires pour certaines personnes. Le médiateur doit utiliser le chronos pour permettre de favoriser la meilleure énergie possible le temps de la médiation.
Pour finir, le chronos est utilisé par le médiateur entre deux séances plénières. C’est un temps de maturation nécessaire. Trop rapprochées, les séances ne laissent pas le temps aux réflexions de décanter. Trop éloignées, l’élan créé en séance se perd. Le temps entre les séances permet aux parties de tester, dans la réalité, les petits engagements pris durant la médiation.
En somme, le médiateur gère le chronos pour que le temps devienne un allié et non une source de tension supplémentaire. Mais ce chronos ne suffit pas. Le médiateur doit aussi s’appuyer sur kairos, le maitriser aussi pour permettre aux personnes en conflit de cheminer vers un accord.
Le kairos : le temps de l’opportunité (qualitatif)
Le kairos, dans la mythologie grecque, est représenté comme un petit dieu ailé avec une longue mèche de cheveux sur le front et l’arrière du crâne chauve : il faut le saisir par le toupet quand il passe, car une fois qu’il a tourné le dos, il est trop tard.
En médiation, le kairos est l’instant de grâce ou de bascule. C’est le moment précis où la communication passe du conflit, l’affrontement, à la relation, la compréhension.
Le kairos ne se décrète pas, il se conçoit. C’est l’instant où l’on cesse de vouloir avoir raison pour finalement espérer trouver une issue. Le kairos surgit souvent quand une personne ose exprimer une peur ou un besoin profond plutôt qu’une exigence. C’est le fameux : « En fait, ce n’est pas l’argent qui me dérange, c’est que j’ai eu l’impression que mon travail ne comptait pas pour vous. »
Le médiateur doit être doté d’une grande acuité sensorielle pour identifier cet instant fugace. Le kairos se manifeste par des signaux souvent non-verbaux :
| Type de signal | Exemples concrets |
| Physique | Un soupir de soulagement, le relâchement des épaules, les mains qui se desserrent, une larme. |
| Para-verbal | Un changement d’intonation (voix plus douce), un débit de parole plus lent, un silence prolongé mais non hostile. |
| Cognitif | L’utilisation du conditionnel (« Et si… », « Est-ce qu’on pourrait imaginer… »), la reconnaissance d’un tort. |
| Visuel | Un contact visuel direct et prolongé entre les deux parties pour la première fois. |
Le médiateur est un chasseur de kairos. Son travail consiste :
- à arrêter le temps ; quand le médiateur sent que le kairos est là, il doit suspendre tout le reste. Il peut dire : « Arrêtons-nous un instant sur ce que vous venez de dire, c’est important. »
- à protéger l’instant ; si l’autre partie s’apprête à couper la parole ou à être agressive alors qu’une ouverture vient de se produire, le médiateur doit intervenir pour sanctifier ce moment de vulnérabilité.
- à mettre en lumière : reformuler ce qui vient d’être dit pour que l’ouverture soit bien perçue par l’autre. « Vous venez de dire que vous compreniez sa fatigue, est-ce bien cela ? »
Le paradoxe du kairos est qu’on ne peut pas le forcer. C’est la leçon la plus difficile pour un médiateur débutant.
Le kairos a besoin du chronos, le temps de la parole, de la plainte, de l’explication pour exister. C’est parce qu’on a pris le temps de s’écouter que l’on finit par accéder au moment de la solution.
En résumé, le kairos est la dimension sacrée de la médiation : c’est l’instant où l’on bascule de la guerre à la paix. Le kairos ne peut se faire sans son allié le chronos.
©Hermès Médiation – centre de médiation – Poitiers
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