La violence à l’hôpital : retour sur une affaire tragique – Acte 3

Colère, rancœur, combat, explosif, violences verbales, larmes, conflits, brutalité, orgueil, mépris, mise en cause, influence néfaste, hostile, humiliation, haine, agressif, hypocrite, mouche à merde, complexe de supériorité, volonté de puissance, meurtrier, crime, horrible, caprice de diva, autoritaire, colérique, propos excessifs. Tels sont les mots récurrents rapportés dans son livre « Le droit de dire » (Ed. S. Messinger, 1988) par Eric Cachart, ancien journaliste, qui relate la dramatique histoire de cette jeune patiente décédée en 1984 lors d’une opération chirurgicale.

Cette sombre affaire a secoué aussi bien un microcosme local que le milieu de l’anesthésie en France. De nombreux ouvrages relatent cette journée tragique du 30 octobre 1984, puis les années d’enquête et de procès qui firent basculer des vies. Cet ouvrage compte parmi ceux qui décrivent le mieux l’ambiance de deux services hospitaliers ainsi que les personnalités qui y œuvrent. Dans cette histoire, chaque protagoniste est inconsciemment un persécuteur qui se considère comme une victime. Il n’est nullement question de remise en cause. Le triangle de Karpman est parfaitement établi. Cette mort ne suffit pas à la prise de conscience.

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Pour le résumé de l’histoire, les noms des protagonistes ont été modifiés.

Verdict du 3 mars 1988 : deux médecins anesthésistes d’un centre hospitalier accusés d’assassinat, acquittés, et un professeur agrégé, chef du département d’anesthésie, accusé de maladresse, d’imprudence, d’inattention, innocenté.

A l’annonce de ce verdict, un hurlement déchire le voile d’émotion qui recouvre la salle. C’est le cri de douleur et de colère d’une jeune fille de quinze ans. Sandra A. Elle s’enfuie en courant dans les coursives du palais, avec le sentiment d’une immense et profonde injustice.

Tel est l’épilogue d’une affaire qui dura plus de trois ans et qui marqua l’histoire de l’anesthésie en France. Revenons trois ans en arrière pour comprendre le contexte et les personnalités de chacun des protagonistes.

Le premier anesthésiste est le docteur Alain B. Il est considéré comme rigoureux, perfectionniste, animé par le respect dû aux patients. Son temps est consacré à ses malades, avec une toute petite place pour sa famille et quelques maigres loisirs. Au fil des années, il acquiert sa réputation : celle d’un excellent anesthésiste avec lequel il ne fait pas bon être laxiste. C’est un médecin passionné, trop peut-être. Il ne supporte pas la médiocrité, l’irresponsabilité ou, pire, l’incompétence. Il n’accepte pas les négligences de son entourage. Chaque jour à l’hôpital, de 7h à 19h, il recherche la moindre amélioration pour le confort de ses patients. Il inspecte, examine, surveille et fatalement irrite avec ses façons de toujours détenir la vérité. Cette attitude ne lui vaut pas seulement des relations difficiles avec les chirurgiens. Ses confrères anesthésistes apprécient modérément son refus de collaborer aux pratiques en usage dans le département d’anesthésie, des pratiques qu’il réprouve.

Il n’est pas question pour le Dr Alain B. de courber l’échine devant son chef de service, le Pr Paul C., pour obtenir une faveur. Il est illusoire d’attendre la moindre compromission. Le Dr Alain B. se crée de solides inimitiés par ses reproches acérés. Certains plient momentanément mais lui gardent une solide rancœur.

Depuis plusieurs semaines, la surveillante du service supporte le poids du conflit entre chirurgiens et anesthésistes. Les négligences s’accumulent et elle a dû mobiliser son équipe d’infirmières sur la nécessité de travailler avec rigueur.

Le Pr Paul C., alors âgé de 51 ans, se souvient de son arrivée à l’hôpital, en 1970, et de la chaude lutte qu’il a dû livrer pour écarter le Dr Anne-Marie D. de la responsabilité du département d’anesthésie. Plus diplômée que lui, l’ancienne interne, brillante auteure de publications scientifiques, occupe désormais un poste de bibliothécaire. Explication officielle : sa fragilité psychologique.

Lors d’une énième querelle, trois chirurgiens demandent à leur chef de service, le Pr Pierre E. de choisir entre eux et le Dr Alain B., anesthésiste. Le chef de service est ennuyé car il a beaucoup d’estime pour son confrère anesthésiste. Quelques jours plus tard, il décidera d’accompagner le Dr Alain B. chez le Pr Paul C., chef du département d’anesthésie, afin d’envisager la solution la plus douce. Le rendez-vous se tient finalement entre les deux chefs de service de chirurgie et d’anesthésie, sans le Dr Alain B. La sentence tombe : ce dernier est muté, sans motif, sans explication, comme anesthésiste dans un autre service de chirurgie de l’hôpital, après sept ans d’exercice. Il est le troisième anesthésiste à être déplacé de façon arbitraire.

Le lendemain, en représailles, le Dr Alain B. ne se présente pas au bloc opératoire. Il en a informé la veille son junior, le docteur Stéphane E., encore en stage de formation. L’autre sénior anesthésiste n’est pas présent non plus et le Dr Stéphane E. se retrouve donc seul avec un autre étudiant. Le Dr Alain B. a rappelé à son junior que, considéré encore comme étudiant, il ne peut prendre la responsabilité d’endormir des patients sans la présence d’un médecin sénior.

La première intervention de la journée concerne une jeune femme, mariée et mère de deux enfants. Elle est arrivée la veille en compagnie de son mari. Le couple réside dans un département voisin. Cette opération est la dernière étape d’un long parcours qui a commencé chez un médecin généraliste, s’est poursuivi par des consultations spécialisées avant de se terminer dans le service de chirurgie spécialisée de ce centre hospitalier.

Alors que la patiente est au bloc opératoire, le chef de service d’anesthésie, le Pr Paul C., est appelé car il n’y a pas d’anesthésistes séniors présents ce matin. Le Pr Paul C. prend la responsabilité de l’anesthésie de la patiente, assisté du Dr Stéphane E. L’opération se passe mal. Il est constaté une légère cyanose sur la jeune femme, dont le cœur ralentit, puis s’arrête brutalement. Malgré les gestes de réanimation, la patiente décède.

Dans l’après-midi du drame, le Pr Paul C. affirme avoir trouvé l’explication du décès de la patiente : une asphyxie au protoxyde d’azote ! Les tuyaux ont été inversés !

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Dans un branchement normal, le tuyau bleu de protoxyde d’azote se termine par une prise métallique à quatre broches ; le blanc, celui de l’oxygène, par une prise à trois broches. Là, le dispositif a été inversé : le tuyau bleu conduit à la prise d’oxygène, le blanc à celle du protoxyde d’azote. Pire, les collerettes de couleurs servant à l’identification des bagues ont, elles aussi, été interverties. Il ne s’agit pas d’une inversion accidentelle due à une réparation récente de l’appareil, ou à une erreur de remontage. Renseignements pris, la dernière révision du respirateur remonte au début du mois. Un aide-soignant confirme : il a fonctionné normalement depuis cette date. La manipulation est donc le fruit d’un acte volontaire.

C’est un crime ! Pas question cette fois d’étouffer l’affaire. Le directeur de l’hôpital appelle le commissariat : il y a eu un meurtre à l’hôpital ! Il s’agit d’un homicide !

Le directeur général est très inquiet. Les gens vont avoir peur. L’hôpital, cet endroit considéré comme un huis-clos, va encore être accusé de camoufler la vérité et d’être un lieu où les règlements de compte entre mandarins se font au détriment des malades.

Toute la question réside autour du moment du sabotage des tuyaux. Ce sabotage a-t-il été réalisé avant l’intervention ? Cette inversion aurait été ainsi à l’origine directe du décès de la patiente et constituerait alors un assassinat. Ou aurait-il été réalisé après, de sorte à masquer une erreur médicale et par la même occasion faire croire à un acte criminel ?

La presse nationale s’empare de ce drame. L’hôpital et la commune sont au centre de toutes les discussions et de toutes les attentions. L’hôpital, ce bastion souvent imprenable pour la presse, vient de livrer publiquement et d’un seul jet les haines souterraines qui l’habitent.

Les journalistes y découvrent les coulisses et une anecdote illustre bien ce monde où la violence s’exprime par les mots voire les gestes.

Après une démonstration du chef de service d’anesthésie, le Pr Paul C., pour prouver qu’une inversion des tuyaux pouvait se faire rapidement et discrètement, les journalistes assistent à une scène rare, jamais diffusée parce qu’outrancière : celle d’un professeur agrégé entrant dans une colère d’enfant, s’inquiétant de savoir si les caméras de télévision parviennent à cadrer convenablement les broches des tuyaux qu’il tient en main. Les photographes font les frais de cette colère brutale et soudaine. Chacun retiendra longtemps l’image de ce patron en blouse blanche jetant les flexibles à terre : « Les photographes, y en a marre ! ».

C’est ainsi que durant trois longues années, ces trois médecins anesthésistes se déchirèrent pour prouver leur innocence : le chef de service, le Pr Paul C., le Dr Alain B. muté sans ménagement, et le Dr Stéphane E., fraîchement diplômé. Leur défense fut un combat, une lutte pour sauver leur propre vie.

La vraie victime, la patiente, tomba dans l’oubli. Cette gigantesque fresque hospitalière, judiciaire et médiatique, relaya dans l’ombre trois vies en suspens, celle d’un homme veuf avec ses deux petites filles orphelines de mère, qui assistèrent au procès de trois médecins clamant leur innocence et s’estimant chacune victime d’un complot.

Epilogue
La violence qui régnait au sein de ces deux services de chirurgie et d’anesthésie a eu pour conséquence dramatique le décès d’une jeune femme. Cette affaire a-t-elle permis une prise de conscience de ce climat de violence à l’hôpital ? Ces années d’enquête et de défense, ces semaines d’audience et ce verdict ont-ils permis à l’hôpital de se prémunir contre ces conflits ?

Peu de temps après, une nouvelle réglementation sur l’anesthésie a vu le jour. Des protocoles ont été revus, notamment sur l’utilisation des respirateurs, et la qualité s’est grandement améliorée. 

Mais force est de constater que l’hôpital a continué à vivre de ces conflits permanents en interne, comme si chacun oubliait que pour prendre en charge des patients, il fallait commencer par trouver la paix pour chacun et par cultiver la sérénité collective. Dans cette tragédie, il n’y a pas eu de responsabilité individuelle établie. Cependant, une chose est certaine, la responsabilité collective a été manifeste.

Focus juridique
A la lecture de cet article, vous pourriez vous demandez pourquoi l’hôpital, en sa qualité de personnel morale, n’a-t-il pas été condamné ? Il convient de préciser qu’à cette époque la responsabilité pénale d’une personne morale, en l’espèce l’hôpital, ne pouvait être engagée. C’est en 1994 que le législateur a introduit le principe de la responsabilité pénale des personnes morales, en précisant toutefois les infractions susceptibles d’être imputées. Il s’agissait du principe de spécialité, selon lequel une personne morale ne pouvait être pénalement responsable que « dans les cas prévus par la loi ou le règlement ». La loi n°2004-204 du 9 mars 2004 portant adaptation de la justice aux évolutions de la criminalité a supprimé le principe de spécialité à compter du 31 décembre 2005. Désormais, les personnes morales sont responsables de plein droit de l’ensemble des infractions sauf si le législateur exclut expressément cette responsabilité.

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